Note · 2025
Coopération multinationale pour le développement des systèmes d’IA avancés
A Blueprint for Multinational Advanced AI Development
Note proposant une architecture de coopération multinationale pour le développement des systèmes d'IA avancés, alternative à la concurrence entre États et laboratoires privés.
Note récente : aucune rétrospective n’est possible, et il serait malhonnête d’en simuler une. Cette fiche dit donc trois choses seulement.
Le problème. Le développement des systèmes d’IA les plus avancés se concentre dans un petit nombre d’entreprises privées relevant de deux juridictions. En octobre 2025, les États-Unis concentrent environ 75 % de la capacité de calcul mondiale, la Chine 15 %, l’Union européenne 5 %, soit, en équivalents H100, un peu plus d’un million de puces côté américain, 231 000 côté chinois, et 79 000 pour l’ensemble du G7 hors États-Unis. Cette asymétrie, doublée d’une concentration comparable du talent, des données et de la propriété des modèles, place les économies intermédiaires devant une alternative également mauvaise : la dépendance, si elles adoptent des systèmes étrangers qu’un fournisseur peut restreindre, dégrader ou couper, et dont les choix de conception s’imposent à tout ce qui se construit dessus ; ou le décrochage, si elles s’en abstiennent et laissent se creuser un écart de productivité, de découverte scientifique et de capacité militaire. Les instruments de coopération internationale existants (déclarations de sommets, engagements volontaires, instituts nationaux de sécurité) ne créent aucune interdépendance capable de modifier cette dynamique.
La proposition. La note introduit la notion de puissance-relais : un État qui dispose de capacités réelles en matière d’IA (chercheurs, données, infrastructures de calcul) mais pas de l’échelle nécessaire pour soutenir seul un effort de frontière. Sa thèse est que ces puissances, mises en commun, peuvent produire des modèles compétitifs. Trois mutualisations la fondent. Le calcul d’abord : l’entraînement est un coût fixe massif, indépendant du nombre d’utilisateurs, ce qui en fait le candidat naturel au partage : les capacités européennes déjà engagées ou programmées, de Jupiter aux cinq gigafactories attendues pour 2027, représentent plus de vingt milliards d’euros. Le talent ensuite : sur les cent chercheurs en IA les plus cités au monde, quatre-vingt-sept sont originaires de pays autres que les États-Unis et la Chine, ou y travaillent aujourd’hui. Les données enfin, non pour ce qui est déjà public, mais pour ce qui coûte cher : l’annotation experte et le nettoyage. À quoi la note ajoute deux conditions de méthode : faire des paris de recherche ciblés plutôt que courir après l’échelle, et se positionner sur la fiabilité, là où le besoin industriel est réel et où la qualité du cadre juridique constitue un avantage structurel. La forme institutionnelle envisagée s’inspire du CERN et d’Airbus : structure semi-distribuée autour de quelques sites, partage équitable des coûts et des bénéfices, participation à géométrie variable, gouvernance resserrée.
Ce qui reste à démontrer. Trois réserves, que je formule d’autant plus volontiers que j’ai signé le texte.
La première est que « puissance-relais » désigne une catégorie d’analyse, pas une coalition. La note décrit ce que ces pays gagneraient à agir ensemble ; elle ne dit ni qui convoque, ni qui décide d’entrer, ni ce qui se passe au premier désaccord stratégique. C’est le passage de la démonstration économique à l’acte politique qui reste entier.
La deuxième tient à la gouvernance, et c’est là que mon expérience du Campus Cyber me rend prudent. La note demande une architecture « agile », capable d’éviter les processus de consensus qui ont ralenti d’autres projets multinationaux. Elle a raison de le demander, mais elle ne dit pas comment l’obtenir. Réunir des acteurs qui restent concurrents produit des communs réels, à un prix rarement chiffré : le temps consacré à l’entretien du consensus, les arbitrages évités, les ambitions rabotées pour préserver l’unanimité. À l’échelle d’États souverains partageant des actifs stratégiques, ce coût ne diminue pas ; il augmente. Or le rythme de la frontière technologique ne l’attendra pas.
La troisième est que la souveraineté visée s’arrête à la couche matérielle. Le partenariat mutualise le calcul, mais les puces restent, pour l’essentiel, de conception américaine. La note le reconnaît en note de bas de page. C’est une dépendance résiduelle qu’aucune mise en commun ne résout, et qui invite à ne pas confondre autonomie de décision et indépendance technologique.
Reste l’argument qui me paraît le plus solide, et qui n’exige d’adhérer à aucun scénario : la valeur d’option. Si les capacités plafonnent, les infrastructures financées servent des priorités nationales et le coût de la coordination reste modeste. Si elles ne plafonnent pas, la fenêtre aura été saisie. Peu de décisions publiques en matière technologique se présentent sous une forme aussi favorable.