Étude de branche · Fonds MyHeritage « Bonnet — Muloise — Rattier » · version corrigée du 15 août 2026
Neuf générations
sur la même colline
La branche Bonnet de Carquefou, de 1620 à nos jours : laboureurs, métayers, journaliers — et cinq destins qui ont rompu la ligne.
Ce que dit le fichier
Une famille qui n'a pas bougé — sauf quand l'Histoire est venue la chercher
Sur onze générations, la branche Bonnet tient dans un rayon de six kilomètres. Carquefou revient 176 fois dans les actes ; Nantes, la grande ville voisine, 31 fois seulement. Tous les autres lieux réunis — Sainte-Luce, Le Cellier, Indre, Nort-sur-Erdre — ne pèsent qu'une poignée de mentions. Le métier ne bouge pas davantage : sur les cinquante-huit ancêtres, on compte vingt-deux laboureurs, neuf cultivateurs, huit cultivatrices, deux métayers, deux journaliers, deux domestiques. Pas un marchand, pas un artisan, pas un notaire.
C'est précisément ce qui rend les exceptions lisibles. Quand un fils de laboureur de Carquefou meurt à Paris, à Strasbourg ou dans l'Oise, ce n'est jamais parce qu'il a choisi de partir : c'est que la Révolution, la conscription impériale ou la Grande Guerre est passée par la métairie. Cinq trajectoires rompent la ligne — un prêtre massacré aux Carmes, un séminariste disparu sous la Terreur, un carabinier mort à dix-neuf ans, un poilu tué au premier jour d'une offensive, une religieuse envoyée à Séoul. À elles cinq, elles racontent l'histoire de France mieux qu'un manuel.
Le pays
Carquefou, une paroisse de métairies
Le bourg est perché sur l'un des points hauts de la commune, à 34 mètres, et son église se voit à plusieurs kilomètres à la ronde. Tout autour, une constellation de métairies et de villages — c'est là, et non au bourg, que la famille vit et meurt.
Les actes ne disent presque jamais « Carquefou » tout court : ils disent « Carquefou la Filonnière », « Carquefou la Bréchetière », « Carquefou la Magdeleine ». Ces noms de lieux-dits sont l'unité de vie réelle. La Filonnière, en particulier, revient sur quatre générations : c'est là que naissent Jean Bourgouin en 1792, Jeanne Briand en 1795, plusieurs enfants Bourgouin dans les années 1830, puis Louis Frédéric Bonnet en 1884 et son frère Henri en 1885. Ce n'est pas un hasard mais une exploitation transmise.
Contexte — Ce qu'est un laboureur
Le mot ne désigne pas un ouvrier agricole mais le sommet de la paysannerie : celui qui possède un attelage et une charrue, et qui exploite une métairie en fermage ou en métayage. Au-dessous viennent le journalier, payé à la journée, et le domestique, logé et nourri chez le maître. La branche Bonnet oscille entre ces trois états, et la trajectoire est plutôt descendante : laboureurs sous l'Ancien Régime, « laboureur, journalier » pour Pierre Marie Bonnet (1784-1835), simples cultivateurs au XIXe, puis maçon et ouvrier d'usine au XXe.
Le terme métayer, porté par Gilles Beccavin (1728-1793), signale un contrat de partage des fruits avec le propriétaire — souvent la moitié de la récolte. À Carquefou, ces propriétaires sont les seigneurs de Maubreuil, de la Seilleraye, de l'Épinay.
Le fil
Neuf Bonnet, de père en fils
La filiation agnatique est continue et documentée de 1698 à aujourd'hui. Elle ne quitte Carquefou qu'une fois — pour la naissance de Julien à Nantes en 1733 — et n'y revient jamais moins.
Parcours atypiques · 1 sur 6
Le bienheureux : Joseph Bécavin
C'est la découverte majeure du fichier, et elle est passée inaperçue parce qu'elle tient en deux lignes : DEAT 2 SEP 1792 / PLAC couvent des Carmes. Joseph Bécavin, frère de l'ancêtre Jean Bécavin (Sosa 66), est un bienheureux de l'Église catholique.
D'abord : par où les Bécavin entrent-ils chez les Bonnet ?
La question se pose d'emblée, car ce n'est pas une lignée Bonnet. Les Bécavin entrent dans la famille par un mariage, le 21 juin 1809 à Carquefou. Voici la chaîne complète, sans aucun maillon supposé :
1. Loïc Bonnet (1950)
2. Louis François Marie Bonnet (1925-2009), maçon
3. Louis Frédéric Léon Bonnet (1884-1957) — le grand-père brancardier
4. Louis Honoré Bonnet (1859-1900), cultivateur
5. Honoré Chantal Bonnet (1822-1890), cultivateur
6. Pierre Marie Bonnet (1784-1835), laboureur-journalier ⚭ 21 juin 1809 →
7. Marie Becavin (1790-1826), fille de →
8. Jean Bécavin (1764-1849), laboureur à Carquefou, fils de →
9. Gilles Beccavin (1728-1793), métayer et ancien marguillier,
et Marie Brevet (1737-1807)
Gilles et Marie Brevet ont eu huit enfants. Jean, l'ancêtre direct, est l'aîné. Joseph, le bienheureux, est son frère cadet — et Gilles, le séminariste, le benjamin des trois.
Autrement dit : on ne descend pas de Joseph, mort à vingt-cinq ans, prêtre, sans postérité. On descend de son frère aîné, et donc de leurs parents communs. Joseph est l'arrière-arrière-arrière-arrière-grand-oncle de Loïc Bonnet : un collatéral, mais un collatéral direct, puisque ses parents sont des ancêtres.
Joseph Bécavin
6 février 1767, Carquefou (la Bréchetière) — 2 septembre 1792, couvent des Carmes, Paris · 25 ans
Le GEDCOM le désigne « joseph BECAVIN (prêtre) », avec une profession touchante de précision : « étudiant en théologie (signe ainsi le 23/10/1787 au mariage de son frère Jean) ». Autrement dit, on connaît son état par sa signature au bas de l'acte de mariage de son frère — l'ancêtre direct. Les deux frères sont côte à côte devant le curé de Carquefou en octobre 1787 ; cinq ans plus tard, l'un labourera encore la Bréchetière pendant soixante ans, l'autre sera mort à Paris.
Vérification externe. Joseph Bécavin figure nommément dans la liste des 191 bienheureux martyrs de septembre 1792, béatifiés par Pie XI en 1926. Wikipédia le décrit comme un ecclésiastique né le 6 février 1767 à Carquefou et tué le 2 septembre 1792 à la prison des Carmes, fils de Gilles Bécavin, marguillier, et de Marie Brevet — exactement les parents que le fichier donne pour les Sosa 132 et 133. La concordance est totale. L'ouvrage du chanoine Joseph Grente, Les Martyrs de Septembre 1792 à Paris (1926), précise qu'il n'était que sous-diacre lors de la prestation du serment constitutionnel, que son opposition au schisme l'obligea à se réfugier à Paris, et qu'il y reçut le diaconat puis la prêtrise les 1er et 15 avril 1792. Il était donc prêtre depuis quatre mois et demi quand il fut tué.
La page consacrée à Carquefou par Wikipédia l'inscrit parmi les personnalités de la commune, « prêtre et martyr, massacré dans le jardin des Carmes à Paris lors des massacres de septembre ». Un ancêtre collatéral de la branche est donc une gloire locale officielle — et personne, dans la famille, ne semble l'avoir su.
Contexte — Les massacres de septembre 1792
Après l'adoption de la Constitution civile du clergé, les prêtres refusant le serment sont entassés dans des maisons religieuses transformées en prisons improvisées : les Carmes, l'Abbaye, la Force. Le 2 septembre 1792, celles-ci sont investies par des sans-culottes exaltés. La journée se déroule aux Carmes en deux temps qu'il faut distinguer, faute de quoi elle devient incompréhensible.
D'abord une tuerie sans jugement. En début d'après-midi, les septembriseurs surprennent les prisonniers à la promenade ; on les refoule dans l'étroit couloir et le commissaire Violet leur ordonne de sortir deux par deux, vers le petit escalier du jardin, où les égorgeurs les attendent. C'est vers seize heures que des hommes en armes pénètrent dans le couvent et blessent à mort plusieurs prêtres.
Puis un simulacre de procès pour les survivants. Après ce commencement de tuerie désordonnée, Violet, délégué de la section du Luxembourg, intervient pour l'arrêter : il fait rentrer dans l'église tous les prêtres dispersés dans le jardin et fait interroger chacun sur le serment — l'avez-vous prêté, voulez-vous le prêter maintenant ? Sur réponse négative, les prisonniers sont « élargis » : le mot convenu pour les mener à la mort, l'un après l'autre, à l'entrée du jardin. Au lieu de les tuer tous sur-le-champ, les commissaires organisent donc une parodie de procès pour les contraindre au serment ; à chaque refus, c'est l'exécution.
Le jugement ne suit donc jamais la mort d'un même homme : il suit la première vague de meurtres et précède la seconde. C'est cette inversion apparente qui rend les récits d'époque déroutants. Plus d'un millier de prisonniers périssent en ces jours ; pour 191 d'entre eux, on a pu établir qu'ils sont morts à cause de leur foi.
Et Joseph Bécavin, dans lequel des deux temps ? On ne peut pas le savoir, et il ne faut pas prétendre le contraire. La seule indication est celle de la notice de Carquefou, qui le dit « massacré dans le jardin » — ce qui vaut pour les deux phases, puisque les victimes de la première y furent poursuivies et que celles de la seconde y furent menées après interrogatoire. Prêtre depuis quatre mois, réfractaire déclaré, il aurait de toute façon répondu la même chose à la question sur le serment.
Les béatifiés sont vénérés dans la crypte-ossuaire aménagée au XIXe siècle sous l'église Saint-Joseph-des-Carmes, 74 rue de Vaugirard, Paris 6e. L'escalier du martyre, marqué d'une plaque Hic ceciderunt — « Ici ils tombèrent » —, est aujourd'hui inclus dans le jardin du séminaire de l'Institut catholique. Ce nom prend tout son sens une fois la chronologie rétablie : c'est le petit escalier du jardin, le point de passage obligé où attendaient les égorgeurs, dans les deux phases de la journée. L'adresse est visitable : c'est le seul lieu au monde où l'on peut se recueillir devant les restes d'un ancêtre de cette branche.
· commons.wikimedia.org/wiki/Category:Saint-Joseph-des-Carmes — l'église et sa crypte-ossuaire.
· commons.wikimedia.org/wiki/Category:September_Massacres — gravures d'époque (domaine public).
Article de référence : fr.wikipedia.org/wiki/Joseph_Bécavin
Parcours atypiques · 2 sur 6
Le frère cadet, disparu — Gilles Bécavin
Le même couple, Gilles Beccavin et Marie Brevet, a placé deux fils dans les ordres. Le cadet, Gilles, né à la Bréchetière le 17 juillet 1771, est décrit par le fichier comme « étudiant en troisième » — encore une fois d'après sa signature au mariage de son frère Jean en 1787 — et suivi d'un point d'interrogation : « séminariste ? ».
Sa mort est datée de décembre 1793, sans lieu. Il a vingt-deux ans. La date, à elle seule, est un signal : décembre 1793, en Loire-Inférieure, c'est le cœur de la Terreur nantaise. Le fichier ne dit rien de plus, et il faut résister à la tentation de conclure — mais un séminariste de Carquefou mourant sans lieu d'inhumation en décembre 1793, un an après le martyre de son frère aîné, mérite une recherche ciblée dans les registres de la commission militaire de Nantes et dans les listes de prêtres et clercs poursuivis du diocèse.
Deux fils sur huit envoyés au séminaire, dans une famille de métayers : ce n'est pas une vocation isolée, c'est une stratégie familiale. Le père, Gilles, est « ancien marguillier » — marchand de fabrique, gestionnaire des biens de la paroisse. La maison Bécavin était du côté de l'Église, et elle a payé. Lecture d'ensemble du groupe F500021
Parcours atypiques · 3 sur 6
Le carabinier de l'an XVI : Julien Bonnet
Frère cadet de l'ancêtre Pierre Marie Bonnet (Sosa 32), Julien naît à la Pintinière le 15 avril 1789 — trois semaines avant l'ouverture des États généraux. Il meurt à Strasbourg le 6 octobre 1808, à dix-neuf ans, et le fichier conserve sa qualité militaire complète.
Julien Bonnet
15 avril 1789, Carquefou (la Pintinière) — 6 octobre 1808, Strasbourg · 19 ans
« carabinier au septième régiment d'infanterie légère, quatrième bataillon »
Le détail est précieux parce qu'il est rare. Une mention d'unité aussi précise dans un acte de décès civil transcrit à la commune d'origine — « transcription à Carquefou le 29 10 1808 » — signifie que la famille a reçu l'avis officiel, et que le régiment a fait son travail administratif. Le grade de carabinier désigne, dans l'infanterie légère, le soldat des compagnies d'élite, l'équivalent du grenadier dans l'infanterie de ligne : on y choisissait les hommes les plus grands et les plus solides. Un fils de laboureur de vingt ans y avait sa place.
Il ne meurt pas au combat, mais « à l'hôpital militaire ». C'est le sort statistiquement le plus probable pour un soldat napoléonien : la typhoïde, la dysenterie et le typhus exanthématique ont tué bien plus d'hommes de la Grande Armée que la mitraille. Strasbourg, place forte et grand dépôt sur la route d'Allemagne, concentrait ces hôpitaux.
Contexte — La conscription vue de la métairie
La loi Jourdan-Delbrel de 1798 instaure la conscription par classe d'âge. Pour une famille de laboureurs, le départ d'un garçon de vingt ans n'est pas d'abord un drame patriotique : c'est la perte d'un bras au moment des labours et des moissons. On y échappait par le tirage au sort favorable, par un remplaçant payé — hors de portée d'un journalier — ou pas du tout.
Julien appartient à la classe 1809, appelée par anticipation en 1808 pour alimenter la guerre d'Espagne et la Grande Armée d'Allemagne. Il meurt avant d'avoir vu le feu. Sur la même fratrie de six enfants, deux sont morts en bas âge (Joseph à 1 an et demi en 1793, René à 6 mois en 1794) et un troisième, Julien, à dix-neuf ans loin de chez lui. Seuls trois ont atteint l'âge adulte.
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Le premier jour : Henri Auguste Bonnet
La tradition familiale, consignée dans le fichier, disait simplement : « Le grand-père a fait la guerre 14-18, où son frère Henri est mort en 1915. » Le GEDCOM permet de reconstituer la journée exacte — et elle est terrible.
Henri Auguste Bonnet
13 novembre 1885, Carquefou (la Filonnière) — 6 juin 1915, Quennevières (Oise) · 29 ans
Mort pour la France · médaille militaire à titre posthume, 21 août 1920 · croix de guerre avec étoile de bronze
Henri est le second des six enfants de Louis Honoré Bonnet et Anne Cottineau. Le recensement de 1906 le trouve à vingt ans, « domestique cultivateur chez Jean Guillet », au lieu-dit Tournière : il travaille chez un autre, dans sa propre commune. Neuf ans plus tard il meurt sur un plateau de l'Oise, à quatre cents kilomètres de là.
Vérification externe. La bataille de Quennevières — nom donné à l'offensive de la 6e armée sur le saillant de Quennevières — se déroule du 6 au 16 juin 1915, entre Tracy-le-Mont et Nampcel. Conçue par le général Nivelle, alors à la tête de la 61e division d'infanterie, il s'agit d'une opération de diversion destinée à soulager le front d'Artois. Elle est lancée le 6 juin 1915. Le 16 juin, après onze jours de combats acharnés, les pertes françaises s'élèvent à 134 officiers et 7 700 hommes. Plus de 10 000 pertes humaines en dix jours : c'est l'une des batailles les plus meurtrières de l'Oise en 14-18, livrée pour quelques arpents de terre devant une ferme.
Henri Auguste Bonnet est mort le 6 juin 1915 : le premier jour, dans la vague d'assaut initiale. Le fichier donne même l'emplacement de sa tombe : tombe individuelle n° 41, carré A, à la nécropole nationale de Tracy-le-Mont. Celle-ci réunit les dépouilles de 3 196 soldats morts pour la France lors des opérations de l'Oise, et fut créée en 1920 pour regrouper les corps inhumés dans les cimetières provisoires du secteur, notamment celui du plateau de Touvent. La date de la médaille militaire — 21 août 1920 — coïncide avec cette période de regroupement des corps et de liquidation administrative de la guerre.
La médaille est dans la famille
Ces éléments, tirés du seul fichier, ont été soumis à Loïc Bonnet, tête de la présente branche. Sa réponse confirme les trois découvertes du XXe siècle — le grand-père brancardier, la sœur religieuse partie en Corée puis mariée à Henri Turcaud, et la mort d'Henri au front — et ajoute une pièce que le GEDCOM ne pouvait pas contenir :
Son frère Henri tué sur le front — je possède sa médaille militaire.Loïc Bonnet, août 2026
La médaille décernée à titre posthume le 21 août 1920 n'a donc pas quitté la famille. C'est l'objet qui ferme le dossier : le fichier donnait la date du décret, la nécropole et le numéro de tombe ; il manquait la décoration elle-même. Elle mériterait d'être photographiée recto-verso, avec son ruban, et versée au fonds — d'autant que les photographies numériques du dossier, elles, sont perdues.
Deux frères, deux guerres
Louis Frédéric (Sosa 4) et Henri Auguste sont nés à quatorze mois d'intervalle, à la Filonnière. Tous deux partent. L'un revient et donne naissance, en 1925, à la génération suivante ; l'autre est tué au premier jour d'une offensive de diversion. Une photographie conservée dans le fonds porte la légende manuscrite : « Louis Frédéric Bonnet en tenue de brancardier pendant la guerre 14-18 ». Une autre, datée 1915 et localisée « Quennevieres 60 », est identifiée « HA Bonnet » — le portrait d'Henri, probablement le dernier.
· commons.wikimedia.org/wiki/Category:Nécropole_nationale_de_Tracy-le-Mont
· Fonds photographiques publics à créditer explicitement : ECPAD et ImagesDéfense conservent des vues de la ferme de Quennevières et des carrières de Tracy-le-Mont datées de 1915-1917 — imagesdefense.gouv.fr. Attention : ces fonds ne sont pas sous licence libre, vérifier les conditions avant reproduction.
· Base « Mémoire des hommes » (ministère des Armées) : la fiche individuelle « Mort pour la France » d'Henri Auguste Bonnet devrait y être consultable, avec régiment et mention exacte — pièce à joindre au dossier.
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Le brancardier au service de l'inventeur
La note familiale la plus longue du fichier est aussi la plus vérifiable — et elle est exacte, y compris dans son incise prudente « probablement ».
Vérification externe. Jules-Albert de Dion, né à Nantes le 10 mars 1856, homme politique mais surtout pionnier de l'industrie automobile en France et dans le monde, a résidé à Carquefou au château de Maubreuil jusqu'en 1934. Il partagea son existence entre Paris et le domaine de Maubreuil, fut conseiller général, député puis sénateur de Loire-Inférieure, et De Dion-Bouton était en 1900 le plus important constructeur de moteurs au monde. Les établissements De Dion-Bouton furent installés à Puteaux après leurs débuts dans le XVIe arrondissement. Chaque élément de la tradition orale tient : le marquis, le château, Carquefou, Puteaux.
Ce que la note ne dit pas, mais que la chronologie suggère : Louis Frédéric Bonnet, né en 1884, est en âge de servir au château entre 1900 et 1914 environ, soit exactement les années où le marquis de Dion est au sommet — présent et récompensé dans les premières compétitions automobiles, Paris-Rouen en 1894, Paris-Bordeaux-Paris en 1895, Paris-Marseille-Paris en 1896, et fondateur de l'Automobile Club de France en 1895. Un domestique de Maubreuil dans ces années-là voyait passer les premières automobiles du monde dans la cour d'un château de Carquefou.
Puis il repart. Après la guerre, il « exploite une toute petite ferme à Carquefou », épouse Marie Bernardeau en 1924, et le fichier les décrit tous deux d'un seul mot : « paysans ». Le trajet est complet : métairie → domesticité au château → tranchées → petite ferme. Il mourra à Carquefou en 1957, à 73 ans, dans la commune où il est né.
· commons.wikimedia.org/wiki/Category:Jules-Albert_de_Dion — portraits du marquis (domaine public).
· commons.wikimedia.org/wiki/Category:Stretcher_bearers_of_World_War_I — brancardiers, pour accompagner la photographie familiale de 1915.
· Piste locale : la Ville de Carquefou a ouvert un « lieu de mémoire du Marquis de Dion » près du château, avec fresque historique et documents — carquefou.fr. Les archives municipales pourraient conserver des états du personnel de Maubreuil.
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De la Filonnière à Séoul : Germaine Bonnet
C'est le dossier le plus richement documenté du fichier, et le plus inattendu : treize événements datés reconstituent, obédience par obédience, treize ans de vie religieuse — dont un séjour en Corée.
Germaine Louise Marie Bonnet
née le 13 novembre 1894 à Montreuil-sur-Loir (Maine-et-Loire) · en religion : sœur Jeanne-Françoise · nom d'épouse : Turcaud
La benjamine des six enfants de Louis Honoré Bonnet. Elle entre en communauté le 19 juillet 1919 — huit mois après l'armistice, quatre ans après la mort de son frère Henri —, très probablement chez les Sœurs de Saint-Paul de Chartres, dont le fichier note l'adresse de la maison mère : « 5 rue Saint-Jacques ». Elle fait profession temporaire à Chartres le 24 septembre 1922 sous le nom de sœur Jeanne-Françoise ; une photographie du fonds porte la dédicace correspondante.
Puis, le 6 novembre 1924, obédience pour Séoul, Corée, à l'« école ménagère du noviciat de la Sainte-Enfance ». Elle a trente ans. La Corée est alors sous administration coloniale japonaise. Elle y reste jusqu'au printemps 1928, revient à la maison mère de Chartres, enchaîne trois affectations françaises — Laons, l'hôpital de Verneuil-sur-Avre, Mézières-en-Drouais — et sort de la congrégation, professe, le 29 février 1932. Le fichier note sobrement : « renoncera à la vie religieuse ». Le champ _MARNM Turcaud indique qu'elle s'est ensuite mariée.
Une fille de la Filonnière née en 1894, dans une famille qui n'avait pas quitté Carquefou depuis neuf générations, a traversé la Sibérie ou l'océan Indien pour enseigner l'économie domestique à des novices coréennes. Puis elle est rentrée, a quitté l'habit, et s'est mariée. C'est le parcours le plus libre de toute la branche. Reconstitution d'après les treize champs EVEN de la fiche @I500070@
· commons.wikimedia.org/wiki/Category:History_of_Seoul — vues de Séoul dans les années 1920.
· Piste d'archive : les Sœurs de Saint-Paul de Chartres conservent des registres d'obédience. Une demande motivée permettrait d'obtenir son dossier complet — et peut-être des photographies de la mission de Séoul où elle figure.
Mariages de mineurs
Huit unions qui ont exigé l'accord des parents
La majorité matrimoniale n'a jamais coïncidé avec la majorité civile. Sous le Code civil de 1804, un homme pouvait se marier à 18 ans et une femme à 15 — mais il fallait le consentement des parents jusqu'à 25 ans pour les garçons et 21 ans pour les filles. Sous l'Ancien Régime, l'usage issu de l'ordonnance de Blois maintenait ce consentement jusqu'à 25 ans pour les deux sexes. Sur les dix-sept mariages datés de la branche, huit tombent sous ces seuils.
| Date | Époux · âge | Épouse · âge | Seuil |
|---|---|---|---|
| 31.08.1659 | Pierre Bourgouin · 20 a. 6 m. | Julienne Marzelière · 18 a. 8 m. | 25 / 25 |
| 09.07.1720 | Maurice Vilaine · date de naissance inconnue | Louise Janvret · 23 a. 4 m. | 25 / 25 |
| 01.07.1732 | Pierre Brevet · 20 a. | Marie Breton · 20 a. | 25 / 25 |
| 13.02.1753 | Gilles Beccavin · 25 a. 1 m. | Marie Brevet · 15 a. 6 m. | 25 / 25 |
| 15.02.1757 | Julien Bonnet · 23 a. 11 m. | Catherine Vilaine · 21 a. 7 m. | 25 / 25 |
| 04.07.1780 | Pierre Bourgouin · 22 a. 6 m. | Andrée Fr. Julienne · 15 a. 0 m. | 25 / 25 |
| 21.06.1809 | Pierre Marie Bonnet · 24 a. 8 m. | Marie Becavin · 18 a. 9 m. | 25 / 21 |
| 21.10.1883 | Louis Honoré Bonnet · 24 a. 4 m. | Anne Fr. Cottineau · 23 a. 8 m. | 25 / 21 |
Les deux cas exceptionnels
Deux mariages sortent du lot, et c'est sur ceux-là qu'il faut retourner aux actes en priorité. Marie Brevet, 15 ans et 6 mois, épouse le 13 février 1753 Gilles Beccavin, qui en a 25 : dix ans d'écart, et une épouse à peine sortie de l'enfance. C'est le couple qui donnera huit enfants, dont le bienheureux Joseph, le séminariste Gilles, et l'ancêtre Jean. Andrée Françoise Julienne, 15 ans tout juste — née le 2 juillet 1765, mariée le 4 juillet 1780 —, épouse Pierre Bourgouin, 22 ans. Deux jours après son quinzième anniversaire : la date n'est pas un hasard. Elle a été choisie pour atteindre le minimum canonique.
À vérifier sur l'acte — ce que vous devriez y trouver
Pour ces deux unions, l'acte de mariage paroissial devrait porter une formule du type « du consentement de ses père et mère », avec les noms et les signatures ou marques des parents, et parfois la mention d'une dispense de l'official diocésain. Pour le mariage de 1780, la référence de l'acte est déjà dans le fichier : vue 10/21. Pour celui de 1753 : vue 3/13. Ces deux images valent le déplacement — ce sont les seules pièces qui transformeront un calcul en fait.
Contexte — Pourquoi le consentement, et pourquoi si tard
L'objet du droit n'était pas de protéger les mineurs mais de protéger le patrimoine des familles contre les mésalliances. Le mariage transférait des terres, des cheptels, des créances ; un fils marié sans accord pouvait être déshérité. D'où un seuil de 25 ans, très supérieur à la puberté légale.
Le Code civil de 1804 conserve cette logique et y ajoute une inégalité franche : 25 ans pour les hommes, 21 pour les femmes, une femme étant censée passer plus tôt de l'autorité du père à celle du mari. Il faudra attendre 1907 pour que le seuil soit ramené à 21 ans pour les deux sexes. Autrement dit, tous les mariages de cette branche antérieurs à 1907 se sont faits sous le régime du consentement long.
Ce que coûtait une famille
Un enfant sur cinq n'atteignait pas cinq ans
C'est la statistique la plus dure du fichier, et elle est d'une régularité glaçante : de 1730 à 1928, dans presque chaque fratrie, un à trois enfants meurent avant d'avoir marché.
| Durée de vie | Enfant | Année |
|---|---|---|
| 1 jour | Jean Bonnet | 1747 |
| 1 jour | René Bonnet | 1730 |
| le jour même | Félicité Gergaud | 1899 |
| le jour même | « anonyme » Beccavin | 1776 |
| 3 jours | Andrée Bourgoin | 1782 |
| 12 jours | Jeanne Françoise Beccavin | 1775 |
| 18 jours | Marie-Louise Thérèse Bonnet | 1928 |
| 20 jours | Louis Bourgouin | 1833 |
| 6 semaines | Geneviève Bourgouin | 1828 |
| 6 semaines | Pierre Jean Marie Louis Bonnet | 1888 |
Deux détails méritent qu'on s'y arrête. Le premier : l'enfant « anonyme » Beccavin, né et mort le 23 juillet 1776 — l'acte n'a même pas eu le temps de recevoir un prénom, et le fichier a conservé cette absence plutôt que de l'inventer. Le second : René Bonnet, né le 3 novembre 1793, le jour même de la mort de son frère aîné Joseph, âgé d'un an et demi. Le prénom de Joseph était pris ; on a donné René au nouveau-né. Il mourra à son tour six mois plus tard, en avril 1794.
Et pourtant la longévité existe, dès le XVIIe siècle, pour ceux qui franchissaient le cap de l'enfance : Étienne Beccavin meurt à 82 ans en 1702 ; Jeanne Marzelière à 82 ans en 1811 ; Jean Becavin, le frère du bienheureux, à 84 ans en 1849 — ayant vu la Révolution, l'Empire, la Restauration, la monarchie de Juillet et la Deuxième République. La courbe de mortalité de l'Ancien Régime n'est pas une courbe de vies courtes : c'est une courbe à deux pics, terrible avant cinq ans, presque moderne ensuite.