Étude de branche · fonds « Bonnet — Muloise — Rattier » · version corrigée du 15 août 2026
Du fer
aux oiseaux d'Amérique
La branche Muloise, entre Erdre et forêt de Quénécan : seize générations de laboureurs, de forgerons et d'aubergistes — et un cousin qui a peint tous les oiseaux du Nouveau Monde.
Ce que dit le fichier
Une ascendance six fois plus profonde que la moyenne des familles paysannes
Trois cent soixante-huit ancêtres directs, sur seize générations, jusqu'à un Jean Hays né en 1527 et mort à Maumusson en 1582. Là où beaucoup d'arbres paysans s'arrêtent au mur de 1670 — début des registres exploitables —, celui-ci traverse tout le XVIe siècle. C'est une branche exceptionnellement bien tenue, et cela change la nature de ce qu'on peut en dire.
Le noyau est double. À l'est, Mésanger (135 naissances) et son satellite Saint-Herblon, où les Lhériau, Sébilleau, Jourdon, Lefeuvre et Davodeau se marient entre eux depuis le règne de Henri III. Au sud, Les Touches (61 naissances), fief des Ouary — et c'est de là que part le fil le plus étonnant du dossier. Puis, à partir des années 1820, tout se resserre sur Riaillé (45 naissances), où trois métiers arrivent en même temps : la forge, l'auberge et la boulangerie.
Sept ancêtres comptés deux fois — et c'est un résultat
Un chiffre demande une précision avant d'aller plus loin. Sur les 368 positions d'ancêtre, sept sont occupées deux fois par la même personne : Pierre Ouary (né le 23 août 1630), René Sébilleau (1589) et Renée Davodeau (1599), Jean Leduc, Pierre Poupard, Jacques Martin. Autrement dit, on descend deux fois du même couple, par deux chemins différents.
Ce n'est pas un défaut du fichier, c'est la mesure de l'endogamie villageoise. Dans un pays où l'on épouse sa voisine dans un rayon de dix kilomètres pendant trois siècles, les lignées se rejoignent nécessairement. Les généalogistes appellent cela un implexe, et il s'accentue à mesure qu'on remonte.
Conséquence pratique : les 368 « ancêtres » de cette étude correspondent à un nombre de personnes légèrement inférieur. Un logiciel de généalogie sait produire un coefficient de consanguinité à partir de ces recoupements — c'est un chiffre qui reste à calculer, et il parlerait plus que bien des paragraphes.
Trois découvertes structurent ce document. La première est un cousinage confirmé avec John James Audubon, le plus grand peintre d'oiseaux de l'histoire, par un ancêtre commun des Touches né en 1566 — et le calcul, entièrement vérifiable dans le fichier, tient. La deuxième est une dynastie de forgerons sur six générations, qui descend de la forêt de Paimpont jusqu'à Riaillé en traversant toute la Bretagne intérieure, et qui s'éteint le jour où s'éteint le dernier haut fourneau. La troisième est un massacre, celui du 19 prairial an II, où un aïeul direct fut tué dans sa propre boulangerie.
Découverte n° 1
Le cousin qui a peint Les Oiseaux d'Amérique
Jean-Jacques Audubon — John James Audubon — est né aux Cayes, à Saint-Domingue, le 26 avril 1785, fils naturel d'un capitaine de marine nantais et d'une servante des Touches. Cette servante s'appelait Jeanne Rabine. Et Jeanne Rabine descend, comme Marie-Thérèse Muloise, de Guillaume Ouary, laboureur des Touches né vers le 22 septembre 1566 et mort le 17 janvier 1652.
Le fichier contient les deux descendances complètes. Elles sont ici données intégralement, parce qu'un cousinage célèbre ne vaut rien s'il n'est pas vérifiable pas à pas.
Une précision de comptage. Les degrés donnés ici sont calculés depuis Marie-Thérèse Muloise, tête de la présente branche. Comptés depuis la génération suivante, ils augmentent d'un cran : ce qui est ici « trois fois éloignés » devient « quatre générations d'écart ». Les deux formulations désignent le même lien.
Guillaume Ouary est à dix générations au-dessus de Marie-Thérèse et à sept au-dessus d'Audubon. Ses enfants Pierre et Renée sont le frère et la sœur par lesquels les deux lignes se séparent, vers 1630. En termes de cousinage : sixièmes cousins, trois fois éloignés — soit le dix-septième degré civil. C'est lointain, et c'est parfaitement établi.
Contexte — Jeanne Rabine, la mère qu'il n'a pas connue
Jeanne Rabine naît aux Touches le 15 mars 1758, fille de Guillaume Rabine, et part servir aux Antilles. Elle devient la compagne du lieutenant Jean Audubon, planteur et capitaine, aux Cayes. Elle accouche de Jean-Jacques le 26 avril 1785. Elle meurt le 11 novembre 1785 — l'enfant a six mois et demi. Il sera ramené en France, élevé à Couëron près de Nantes par l'épouse légitime de son père, Anne Moynet, qui l'adoptera ; à dix-huit ans il partira pour les États-Unis.
La date de sa mort est le détail qui donne son poids au cousinage. Le lien entre cette famille de laboureurs des Touches et l'homme des Oiseaux d'Amérique tient à une jeune femme de vingt-sept ans, morte à l'autre bout du monde, dont son fils n'a gardé aucun souvenir. C'est la parente commune, et c'est aussi celle dont on parle le moins.
Découverte n° 2
La route du fer : six générations, deux cents kilomètres
C'est le plus beau motif du fichier, et il ne se voit qu'en alignant les lieux de naissance et les métiers de six ancêtres successifs. Une famille de forgerons descend la Bretagne intérieure d'ouest en est, de forge en forge, pendant cent quatre-vingts ans — et s'arrête exactement là où le dernier haut fourneau s'éteint.
Le fichier ne dit jamais « dynastie ». Il dit seulement, fiche par fiche, OCCU forgeron, OCCU Forgeron aux forges des Salles, OCCU Marteleur, OCCU Forgeron, OCCU Forgeron, Aubergiste Cabaretier. C'est en les mettant bout à bout que le mouvement apparaît — et il est d'une logique implacable : on ne suit pas une région, on suit le charbon de bois.
Vérification externe. Les Forges des Salles, sur les communes de Sainte-Brigitte (Morbihan) et Perret (Côtes-d'Armor), en Centre-Bretagne, sont un ancien village sidérurgique fondé en 1623, dont les principaux bâtiments datent des aménagements des XVIIIe et XIXe siècles ; le site abrite l'une des forges à bois les plus anciennes de Bretagne, vestige d'une activité industrielle prospère durant près de trois siècles, jusqu'à l'extinction du haut fourneau en 1877. Dix naissances de la branche sont enregistrées au lieu-dit « Sainte-Brigitte Morbihan Les Forges des Salles » : la famille ne vivait pas près de la forge, elle vivait dans la forge.
La coïncidence qui n'en est pas une
Le détail suivant mérite d'être souligné, car il transforme la migration en histoire. Parmi les preneurs successifs du bail des Forges des Salles figurent François de Montullé, maître des forges de Riaillé (1635), et Julien Le Doyen de la Richardière, également maître des forges de Riaillé (1647).
Autrement dit : les deux extrémités du voyage familial — Les Salles en Centre-Bretagne, Riaillé en Loire-Inférieure — appartenaient au même réseau sidérurgique, tenu par les mêmes maîtres de forges, un siècle avant que les Vavasseur puis les Chauvel ne fassent le trajet. Ces hommes n'ont pas erré : ils ont été déplacés par leur employeur, comme on transfère aujourd'hui un ouvrier qualifié d'un site à l'autre. La migration n'est pas un exode, c'est une carrière.
Le vocabulaire perdu de la forge
Trois métiers du fichier n'existent plus, et il faut les traduire pour que la lignée redevienne lisible.
- Marteleur (Jacques Chauvel, 1723-1790). L'ouvrier qui conduit le gros marteau hydraulique — le « martinet » — pour affiner la fonte en fer forgé. C'est un poste de haute qualification, au sommet de la hiérarchie ouvrière de la forge, juste sous le maître de forge. Un marteleur se transmettait, et se mariait dans le milieu : Jacques Chauvel épouse Anne Vavasseur, fille du forgeron des Salles.
- Charbonnier (Jacques Guérin, 1705-1773, également « marchand de bois »). Celui qui transforme le bois en charbon de bois dans des meules couvertes de terre, en forêt, pendant des semaines de surveillance continue. Sans lui, pas de haut fourneau. La consommation d'une seule forge pouvait atteindre 4 000 cordes de bois par an, et le rendement était brutal : trois kilos de fonte donnaient deux kilos de fer. La présence, dans la même ascendance, d'un charbonnier et de forgerons n'est pas un hasard : c'est l'amont et l'aval d'une même chaîne.
- Laboureur à bœufs (Julien Muloise, 1711-1752, et Charles Peigné, 1719-1786). Non pas un journalier mais un laboureur possédant son attelage de bœufs — le capital agricole le plus lourd de l'Ancien Régime. La précision « à bœufs » est une mention de rang, comme on dirait aujourd'hui « propriétaire de son outil ».
Découverte n° 3
19 prairial an II : tué dans sa boulangerie
Jacques Guérin est l'ancêtre direct n° 72 de Marie-Thérèse Muloise — son aïeul à la septième génération. Boulanger, aubergiste et officier municipal de Riaillé, veuf depuis sept ans, il est assassiné le 7 juin 1794 avec une trentaine d'autres républicains, dans l'arrière-salle de sa propre boutique.
Jacques Guérin
vers 1747 — 7 juin 1794 (19 prairial an II), Riaillé · 47 ans
« boulanger, aubergiste et Officier Municipal » · veuf de Jacquette Letort († 5 janvier 1787)
Le fichier conserve deux notes sur cette fiche, et elles sont d'une qualité rare. La première est la transcription de l'acte d'état civil de Riaillé, dressé sur la déclaration des veuves. La seconde est une tradition familiale, transmise par les descendants, qui donne le lieu exact et le nom de l'auberge.
- Mathieu DESVALLETS, gendarme, 28 ans, mari de Marie Leconte
- Louis BECHU, gendarme, 35 ans, mari de Marie Guillois
- Julien QUENELLE, gendarme, 46 ans, mari de Marie Guais
- Louis JEAN, gendarme, 35 ans
- Etienne BLANCHARD, marchand, 45 ans, mari de Marie Coudoux
- Jacques GUERIN, boulanger, aubergiste et Officier Municipal, 47 ans, veuf de Jacquette Letort
Deux remarques de méthode sur ce document. D'abord, la liste s'ouvre sur quatre gendarmes : ce n'était pas une émeute contre des civils, c'était l'attaque d'un bourg tenu. Ensuite, l'acte porte une contradiction interne — il annonce « le samedi 29 prairial » alors que le décès est enregistré au 19 prairial. Le 19 prairial an II tombe bien un samedi (7 juin 1794) ; le « 29 » est vraisemblablement une erreur de plume du greffier, ou de transcription. Il vaut la peine de retourner à l'original.
Ce que la note familiale ajoute. Selon ses descendants, Jacques Guérin fut tué « dans sa boulangerie, arrière-salle de l'ancien café Delanoue du haut du bourg de Riaillé », et l'auberge qu'il tenait en parallèle s'appelait « L'Écu de France ». Le nom de l'enseigne et l'adresse, transmis oralement pendant deux siècles, sont peut-être les informations les plus précieuses de tout le fichier : ce sont exactement celles qu'aucune archive ne conserve.
Jacques Guérin était le beau-frère de Jacques Letort, maire de Saint-Mars-la-Jaille, fusillé le 16 décembre 1793 par les chouans. Note du fichier, fiche @I114@
Deux hommes de la même famille par alliance, deux élus locaux, tués à six mois d'intervalle par le même camp. Ce n'est pas une famille prise dans la guerre civile par accident : c'est une famille engagée, du côté républicain, dans un pays majoritairement insurgé — et qui l'a payé deux fois.
Contexte — Ce que les chouans sont venus détruire
La note du fichier précise l'objectif de l'incursion : « Menés par de Sarrazin et ses compagnons d'armes, les chouans du Segréen effectuèrent en juin 1794 une incursion en Loire-Inférieure. Ils massacrèrent le 7 juin (19 prairial an II) une trentaine de républicains à Riaillé et détruisirent l'installation des forges et du haut fourneau. »
Il faut lire les deux moitiés de cette phrase ensemble. Le raid ne visait pas seulement des hommes : il visait l'appareil industriel. En 1794, une forge et un haut fourneau, c'est de la fonte, donc des boulets et des canons pour la République. Détruire les forges de Riaillé était un acte de guerre économique.
Et c'est ici que les trois découvertes de ce document se rejoignent. Les forges détruites en 1794 sont celles que la famille Chauvel viendra faire tourner une génération plus tard, et qu'un Chauvel dirigera jusqu'à leur fermeture définitive en 1875. Sur le même arbre, un ancêtre est tué parce que la forge existe, et un autre perd son métier parce qu'elle disparaît.
Le motif
La Rigaudière : quatre générations derrière un comptoir
Un lieu-dit de Riaillé revient six fois dans le fichier, toujours accolé à un métier de service ou d'artisanat. Ce n'est pas une adresse : c'est une petite entreprise familiale, tenue sur au moins quatre générations, et le fichier permet de la reconstituer presque entièrement.
| Personne | Sosa | Mention exacte du fichier |
|---|---|---|
| Auguste Juvin 1855–1915 | 10 | « Cafetier Hotelier à Riaillé à la Rigaudière » |
| Marie Rosalie Ouary 1855–1939 | 11 | « Aubergiste (hotel restaurant la Rigaudière à Riaillé) » |
| Olivier Julien Marie Ouary né en 1863 | collat. | « forgeron à Riaillé à la Rigaudière » |
| Joseph Muloise 1891–1945 | 4 | « Menuisier à la Rigaudière (Riaillé) » |
| Joseph Muloise 1927–2020 | 2 | « Menuisier à Riaillé » |
La lecture est presque cinématographique. Auguste Juvin et Marie Rosalie Ouary, nés le même jour — le 14 mai 1855 — à Riaillé, tiennent ensemble l'hôtel-restaurant. Le frère de Marie Rosalie, Olivier, y installe sa forge. Leur fille Marguerite épouse en 1910 Joseph Muloise, qui devient menuisier au même lieu-dit. Le fils de celui-ci, Joseph, sera encore menuisier à Riaillé. En une génération, la Rigaudière rassemble un café-hôtel, une forge et une menuiserie, tous tenus par la même parentèle.
Le motif de l'auberge dépasse d'ailleurs largement la Rigaudière. Il court dans toute la branche, sur deux siècles : Jacques Guérin, boulanger-aubergiste à Riaillé (mort en 1794) ; Olivier Chauvel, « forgeron, aubergiste, cabaretier » à Riaillé (mort en 1875) ; sa femme Anne Marie Morel, « aubergiste » ; Rosalie Richard, « aubergiste » à Teillé (morte en 1902) ; Louis Marie Poulain, « aubergiste » au Petit-Auverné. Cinq foyers, cinq communes, cinq générations.
Contexte — Pourquoi l'auberge, et pourquoi ces familles-là
Dans une économie de métairies, l'auberge est le second métier de ceux qui ont un peu de surface et un emplacement. Elle apporte trois choses qu'une ferme ne donne pas : du numéraire — de l'argent liquide, tous les jours, dans un monde où la richesse est en nature ; de l'information — les voituriers, marchands de bestiaux et colporteurs y descendent ; et une position — l'aubergiste connaît tout le monde, ce qui explique qu'on le retrouve si souvent officier municipal, témoin d'actes ou marguillier.
Cela éclaire rétrospectivement le destin de Jacques Guérin. S'il est officier municipal en 1794, c'est très probablement parce qu'il était aubergiste : sa boutique était le lieu où se faisait l'opinion du bourg. Et c'est pour la même raison qu'il a été tué là.
La combinaison forge + auberge, attestée deux fois (Olivier Chauvel, Olivier Ouary), a sa logique propre : on ferre les chevaux et on abreuve les charretiers au même carrefour. Le métier de voiturier de Jean-Marie Victor Juvin (1822) complète le tableau — c'est le transporteur, le client naturel des deux autres.
Mariages de mineurs
Non pas quelques cas, mais la règle
Le fichier ne contient aucune mention textuelle de « consentement », « minorité » ou « autorisation ». Les cas ci-dessous sont donc reconstitués par calcul : âge exact au jour du mariage, confronté au seuil légal en vigueur cette année-là. Le résultat est massif : sur 146 mariages datés, 84 tombent sous le seuil du consentement parental. Ce n'est pas une anomalie, c'est le fonctionnement normal du mariage d'Ancien Régime.
Il faut donc changer l'angle. Lister quatre-vingt-quatre unions n'apprendrait rien ; en revanche, les cas extrêmes — ceux qui franchissent non pas le seuil du consentement mais le minimum canonique lui-même — sont peu nombreux et parlants.
| Date | Lieu | Époux · âge | Épouse · âge |
|---|---|---|---|
| 11.07.1661 | Ligné | Mathurin Jullienne · 24 a. Sosa 1474 | Olive Baudouin · env. 13 ans Sosa 1475 · née en 1648 |
| 13.11.1674 | Pouillé-les-Côteaux | Joseph Housset · 19 a. Sosa 534 | Jeanne Robert · env. 14 ans Sosa 535 · née en 1660 |
| 10.07.1679 | Les Touches | François Ouary · 19 a. 2 m. Sosa 708 | Anne Pelé · 15 a. 0 m. Sosa 709 |
| 18.11.1614 | Mésanger | Pierre Delanoue · 28 a. Sosa 2078 | Thomasse Perier · env. 15 a. Sosa 2079 |
| 25.01.1658 | Les Touches | Mathieu Bonneau · inconnu Sosa 740 | Julienne Collard · 15 a. 11 m. Sosa 741 |
| 30.11.1662 | Ligné | Julien Rigaud · 17 a. 5 m. Sosa 1240 — le plus jeune époux | Perrine Drouet · inconnu |
| 21.01.1684 | Saint-Herblon | Mathurin Provost · env. 15 a. Sosa 748 | Jeanne Bedouet · env. 15 a. Sosa 749 |
Un avertissement s'impose sur les quatre cas « env. ». Pour Olive Baudouin, Jeanne Robert, Thomasse Perier, Mathurin Provost et Jeanne Bedouet, le fichier ne donne qu'une année de naissance, parfois précédée de « BEF » ou « ABT ». L'âge calculé peut donc être faux de plusieurs années. Le cas d'Anne Pelé, mariée à quinze ans tout juste le 10 juillet 1679 aux Touches, est en revanche solide : la date de naissance est complète, et l'écart est net. C'est celui-là qu'il faut aller vérifier sur l'acte — d'autant qu'il se situe sur la ligne Ouary, celle du cousinage Audubon.
Le cas le plus étrange du fichier
Il ne concerne pas une mineure au sens canonique, mais il est difficile de passer à côté. En 1617, l'ancêtre commun avec Audubon se marie :
Guillaume Ouary, 50 ans, épouse Jeanne Ouary, 18 ans
1617, Les Touches · 32 ans d'écart · même patronyme
Guillaume est né en 1566, Jeanne vers 1599 : il a la cinquantaine, elle sort de l'enfance, et ils portent le même nom. Trois lectures sont possibles, et le fichier ne permet pas de trancher : un remariage de veuf avec une jeune parente — pratique courante pour maintenir une exploitation ; une homonymie fortuite, les Ouary étant très nombreux aux Touches ; ou un vrai mariage consanguin nécessitant une dispense de parenté de l'official diocésain. Cette dernière hypothèse est la plus intéressante, car une dispense laisse une trace écrite qui nomme le degré de parenté exact — et donnerait d'un coup une génération de plus.
Contexte — Trois seuils qu'il ne faut pas confondre
L'âge minimum du mariage. Le droit canonique fixait 14 ans pour les garçons, 12 pour les filles. Le Code civil de 1804 relève à 18 et 15 ans.
Le consentement parental. C'est le seuil qui produit les 84 cas de cette branche. Sous l'Ancien Régime, l'usage issu de l'ordonnance de Blois l'exigeait jusqu'à 25 ans pour les deux sexes. Le Code civil conserve 25 ans pour les hommes mais descend à 21 pour les femmes ; il faut attendre 1907 pour l'égalisation à 21 ans, et 1974 pour l'abaissement à 18.
La dispense. Distincte des deux précédentes, elle relevait de l'autorité ecclésiastique et concernait les empêchements de parenté ou d'alliance. C'est le document à chercher pour le mariage de 1617.
L'objet de ces règles n'était pas de protéger les jeunes époux mais le patrimoine des familles contre les mésalliances. D'où un seuil de consentement très supérieur à la puberté légale — et d'où le fait que, dans une branche paysanne, presque tout le monde se marie « mineur ».
Le dernier cas, et le plus proche
Les arrière-grands-parents de Marie-Thérèse ferment la série. En 1910, Joseph Muloise, 19 ans, épouse Marguerite Juvin, 18 ans — la fille des aubergistes de la Rigaudière. La majorité étant fixée à 21 ans depuis 1907, les deux étaient mineurs, et leur acte de mariage porte nécessairement le consentement des quatre parents. C'est le seul de la liste dont l'acte soit à portée immédiate : mariage de 1910, communicable, et probablement accompagné de signatures de toute la famille.
Une piste ouverte
Ce que les lettres de 1918 ne disent pas
Sur René Joseph Blanchet, arrière-grand-père de Marie-Thérèse, né à Teillé le 20 mars 1893 et mort au même endroit le 24 juillet 1964, le fichier généalogique est muet : pas de régiment, pas de profession, pas une note. La famille, elle, possède ses lettres du front — et c'est justement ce décalage qui indique où chercher.
René Joseph Blanchet
20 mars 1893, Teillé — 24 juillet 1964, Teillé · 71 ans
114e régiment d'infanterie, 2e compagnie, secteur postal 166 — d'après ses lettres, non d'après le fichier
Un Français né en mars 1893 appartient à la classe 1913. Il a été appelé sous les drapeaux en 1913 ou 1914, et il a fait la guerre entière — quatre ans et trois mois. Il avait 21 ans à la mobilisation générale et 25 à l'armistice. Sa classe est l'une des plus exposées de tout le conflit.
Ce que la famille conserve de lui, ce sont des lettres écrites presque chaque semaine à son père, menuisier à Teillé, et numérotées pour qu'aucune ne se perde. Elles disent le prix du vin, le cinéma au cantonnement, la boue, le bonheur de dormir une nuit entière. En janvier 1918 le régiment est au repos près de Blainville ; en juin il est engagé à Méry, dans l'Oise, où il perd six cent cinquante hommes en trois jours. René Blanchet y est blessé au flanc gauche le 12 juin, évacué, et écrit le 14 depuis l'Hôpital auxiliaire no 3 de Fleury-Meudon pour rassurer son père et le dissuader de venir.
Mais ces lettres commencent en janvier 1918. Quatre années manquent — celles de la mobilisation, du premier hiver, de Verdun peut-être, du Chemin des Dames peut-être. Le fichier ne les contient pas, la correspondance ne les couvre pas, et les témoins ont disparu. C'est le plus gros gisement qui reste ouvert dans cette branche, et il est à portée de main.
Comment retrouver les quatre années manquantes
1. Le registre matricule. C'est la pièce décisive, et elle est en ligne. Les Archives départementales de Loire-Atlantique ont numérisé les registres matricules du recrutement militaire. Pour la classe 1913, bureau de Nantes ou d'Ancenis, la fiche de René Joseph Blanchet donnera : son signalement physique, son degré d'instruction, sa profession au conseil de révision, ses affectations successives datées depuis 1913, ses blessures, ses citations et sa date de démobilisation. Une seule page couvrirait exactement ce que les lettres taisent.
2. Le journal des marches et opérations du 114e RI, consultable sur « Mémoire des hommes » (ministère des Armées). Le régiment est connu par les lettres : il devient possible de savoir où il était, jour par jour, y compris pendant les années que la correspondance ne couvre pas.
3. Le recensement de Teillé de 1911 et 1921, aux mêmes archives, pour la profession et la composition du foyer avant et après.
La même démarche vaut pour son beau-père et pour les hommes de la génération née entre 1880 et 1900 dans cette branche : c'est le gisement le plus rentable qui reste à ouvrir.
Deux autres silences à signaler
- Aucune cause de décès n'est renseignée dans toute la branche Muloise — pas un seul champ CAUS, sur 368 ancêtres et 516 collatéraux. C'est notable, car la branche Bonnet du même fichier en contient plusieurs. Les causes de décès des générations récentes sont encore dans la mémoire familiale : c'est maintenant qu'il faut les recueillir, pas dans vingt ans.
- La mortalité infantile est artificiellement basse. Le calcul donne 6 % de décès avant cinq ans sur les 375 individus dotés de deux dates — contre 22 % dans la branche Bonnet. Ce n'est pas une différence démographique réelle : c'est un effet de construction. Une ascendance profonde se bâtit en remontant de parent en parent, et les enfants morts en bas âge, qui n'ont pas de descendance, n'entrent jamais dans le comptage. Les 31 décès d'enfants relevés sont ceux des fratries qu'on a pris la peine de dépouiller entièrement — notamment chez les Lhériau, où l'on compte huit enfants morts avant 16 ans. Cette statistique ne doit pas être publiée telle quelle, ou elle donnera une image faussement douce du XVIIe siècle.
Pour aller plus loin
Trois angles que ce fichier rend possibles
1. La courbe de l'endogamie, siècle par siècle
C'est l'analyse que cette branche mérite le plus, parce qu'elle a la profondeur nécessaire — et presque aucun arbre paysan ne l'a. Pour chaque mariage daté, mesurer la distance entre la commune de naissance de l'époux et celle de l'épouse, puis tracer la moyenne par tranche de cinquante ans. L'hypothèse est nette : un rayon de cinq à dix kilomètres jusqu'aux années 1780, une rupture à la génération du chemin de fer, puis l'explosion vers Nantes et au-delà à partir de 1880. Les données sont déjà toutes dans le fichier ; il ne manque qu'un jeu de coordonnées de communes, disponible librement.
Le même calcul appliqué aux lieux-dits plutôt qu'aux communes serait encore plus parlant : la Rigaudière, la Poibelière, le Grand Boulay, les Landes, la Bellangeraie, la Benâte, la Meilleraie. C'est l'échelle réelle de ces vies.
2. Le stock de prénoms comme empreinte digitale
Sur 699 individus, six prénoms couvrent près de la moitié des personnes : Marie (62), Jean (57), Jeanne (55), Pierre (37), René (32), Perrine (24). Un stock aussi resserré n'est pas un manque d'imagination : c'est un système. Chaque prénom encode une relation — on porte celui du parrain, de la marraine, du grand-père, ou celui d'un aîné mort en bas âge qu'il faut « remplacer ».
L'analyse à mener consiste à croiser, pour chaque enfant du fichier, son prénom avec celui de son parrain et de sa marraine — que plusieurs fiches conservent explicitement (« parrain Jean Brevet cousin », « marraine Marie Beccavin tante », « témoin baptême : mathurine CADOT, demoiselle »). On obtiendrait la règle de nomination réelle de cette famille, et on pourrait alors prédire des filiations manquantes : dans une lignée où l'aîné s'appelle systématiquement comme le grand-père paternel, un prénom est un indice de parenté. C'est un outil de recherche, pas seulement une curiosité.
La récurrence de René mérite au passage un examen à part : René Lhériau (1646), René Lhériau (1710), René Auneau (1641), René Sébilleau (1589 et 1624), René Mégret (1755), René Bonneau (1668), René Dutertre (1715), René Voisine (1633), René Théophile Blanchet (1866), René Joseph Blanchet (1893). Dix Renés sur dix générations, dans plusieurs familles distinctes : c'est un marqueur régional, pas familial, et il faudrait le comparer aux relevés des communes voisines.
3. La chaîne complète du fer, en amont et en aval
La route des forgerons est belle, mais elle est incomplète : elle ne montre que les hommes du marteau. Or le fichier contient aussi le charbonnier (Jacques Guérin, 1705-1773, « marchand de bois ») et, à Riaillé, la forge de village (Olivier Ouary, 1863). Il manque au tableau les mineurs, les fondeurs et les rouliers.
La piste consiste à dépouiller les registres de Sion-les-Mines, de Sainte-Brigitte et de Riaillé non pas par patronyme mais par métier, pour reconstituer la population ouvrière complète autour de ces trois forges — puis à chercher les alliances entre ces familles. L'hypothèse est qu'on trouvera un milieu endogame de la sidérurgie, se mariant entre soi d'une forge à l'autre sur des centaines de kilomètres, exactement comme les mariniers de Loire ou les compagnons du tour de France. Le mariage de Jacques Chauvel, marteleur, avec Anne Vavasseur, fille du forgeron des Salles, en est déjà la première preuve.
Et une quatrième, si le cœur y est
Le fichier permet une pièce d'un autre genre : une carte unique superposant les deux voyages. D'un côté la route du fer, 1663-1875, de Paimpont à Riaillé — plus de deux cents kilomètres parcourus en six générations par une famille d'ouvriers qualifiés. De l'autre le voyage de Jeanne Rabine, 1758-1785, des Touches aux Cayes de Saint-Domingue — sept mille kilomètres en une seule vie, et un aller sans retour.
Les deux lignes partent du même pays et de la même condition. L'une reste en Bretagne et y gagne un métier ; l'autre traverse l'Atlantique et y perd la vie à vingt-sept ans, en laissant un fils qui deviendra célèbre. Mises côte à côte à la même échelle, elles disent tout ce que ce fichier a à dire.